L’immortalité

L’immortalité

Je m’appelle Clarance et j’ai soixante-dix ans. Je pense souvent à l’immortalité, même si quelquefois, je me surprends à compter le temps qu’il me reste à vivre. Malgré le poids des années et les phénomènes de répétitions qui se produisent dans mes relations aux autres, je serais volontaire si on m’annonçait demain qu’un remède était trouvé pour prolonger l’espérance de vie et pourquoi pas l’étendre à l’infini. 

Si mes cellules pouvaient se renouveler de façon aussi naturelle et rapide que lorsque j’avais quinze ans, je déploierais toute mon intelligence et mon énergie pour participer à ces tests sur une vie sans fin. Mes enfants et mes petits-enfants me permettent de me régénérer, ils sont une source intarissable de bonheur. Ma femme est toute défraîchie et se laisse littéralement aller. Elle si élégante encore il y a dix ans ! Ses soixante-dix ans lui ont donné une vraie gifle. Elle me l’a dit, elle a pleuré, j’ai dû la consoler pour rien. Elle me plonge dans des émotions difficilement appréhendables. Je l’aime, mais je ne me sens plus assez courageux pour poursuivre cette vie de vieillard avec elle. La télévision prend le dessus, elle ne veut plus sortir, faire des voyages, fréquenter des personnes de notre entourage commun, elle s’isole et pleure souvent. Je lui conseille d’aller voir un professionnel de la santé mentale, mais elle s’obstine à refuser, un peu comme une petite adolescente en régression complète. Elle va mourir, elle le sait, un jour, oui, mais elle ne sait pas quand. Alors pourquoi elle me prend la tête ? Nous ne dormons plus ensemble depuis une quinzaine d’années. Je ronfle et elle ne le supportait plus, je la sollicite et elle ne voulait plus avoir à répondre de mes désirs. 

Comment définir notre couple aujourd’hui ? Je ne pense plus l’aimer d’un amour fou, mais les autres nous voient comme un duo parfait, un exemple. Quelle naïveté ! Depuis que nous sommes à la retraite, nous traînons, nous nous disputons à être chaque minute de chaque jour ensemble. 

Heureusement, j’ai mes passions : la chasse, les sorties entre copains, la belote, le cinéma, et puis Gilberte, à qui je pense aussi intensément que lors de notre première rencontre, un peu après la naissance de mon premier enfant. Nous nous rencontrons de temps à autre, nous discutons de choses et d’autres et le fait que ma femme ne sache rien de nous deux me rassure. Je me sens libre d’être qui je veux, d’être encore et éternellement en vie. Amoureux fou, je suis amoureux fou de Gilberte. Nous ne sommes jamais passés à l’acte et je suis convaincu que si elle mourait avant moi, je la regretterais jusqu’à la fin de ma vie. Les valeurs morales, le poids de la famille, de la société empiètent sur mes souhaits les plus profonds. Comment en arriver à cet âge et penser que je ne suis pas libre, ressentir que je suis menotté, comme livré à l’enfer ?

Je ressens tellement d’obligations morales que je me suis imaginé fuir, partir loin sans laisser de traces et proposer du même coup à Gilberte de m’accompagner, vivre enfin une vie authentique, sans faux-semblants. Soixante-dix ans, il ne me reste plus qu’une dizaine, voire une vingtaine d’années à vivre en bonne santé, avec encore toutes les possibilités de profiter du présent. Qu’est-ce que j’attends, qu’est-ce qui me prend ? Quelquefois aussi, j’imagine que ma femme meurt avant moi, et ce serait l’occasion parfaite pour sortir de cette hypocrisie. Mais serait-ce si simple ? 

 

Suis-je ignoble ? Suis-je détestable de penser ces choses-là ? 

Mes ouvrages intitulés Le jour où j’ai commencé à effacer les ombres et Les filles touchent l’eau et les garçons voient une étoile filante ont inspiré l’écriture de cet article.

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L’amnésie

L’amnésie

Je suis là, allongée sur mon lit d’hôpital. Tout ce que je sais, c’est que je suis vivante et que je suis dans la capacité de réfléchir, de penser, de formuler des mots et des expressions dans ma tête. Des personnes viennent me rendre visite, mais je ne les connais pas. Elles semblent me connaître par cœur, me révéler mes qualités comme mes défauts avant même de me dire quels sont mon prénom et mon âge. Je suis consciente qu’elles m’agacent profondément, mais impossible de l’exprimer. Elles osent me faire la bise, m’embrasser sur le front et m’interroger comme si on était à la CIA. Je les déteste. 

Elles pensent que je suis un gros bébé. Visiblement, aucune expression valable n’apparaît sur mon visage, encore moins dans mes gestes, dans mes postures. Il paraît que je suis vide, vide de sens, de signification des maux éprouvés. Des douleurs s’insinuent dans mon corps, et je ne peux pas les situer. Un corps, je ne suis qu’un corps, un phénomène physique qui a perdu toute possibilité d’interagir avec les autres. Un objet, un truc que l’on trimbale du lit à la salle de bain, et encore, il faudrait que l’aide-soignant soit assez fort pour me transporter. Souvent, on me lave là, à même le lit. Et je me sens mouillée et humide toute la journée. Et quand on n’arrive pas à parler ou à indiquer ces gênes, rien n’est fait pour nous aider. C’est fou, les êtres humains, ils passent d’un malade à un autre avec l’utilisation d’un chronomètre, une heure de sortie, une performance exigée par le directeur de l’hôpital. C’est quoi cette époque, ce monde dans lequel j’ai atterri ? N’aurais-je pas mieux fait d’y rester ? De rester dans quoi, d’ailleurs ? J’entends « accident », « voiture », « camion », « victimes », « cellules de crise », « la pauvre »… et je ne peux participer à tout ce méli-mélo de mots et de termes grossiers à mon égard. 

Et puis, une jeune fille apparaît. Elle m’appelle maman. C’est mon prénom ? Non, c’est le rôle qu’elle me donne auprès d’elle. Elle est plutôt jolie, mais si triste que je n’ai qu’une envie, la foutre dehors. Elle pleure, regrette, se plaint, essuie ses larmes, me prend la main, me caresse, me regarde dans les yeux, demande pardon…de je ne sais quoi, de son absence due à son travail, ses enfants, son mari…sa vie, quoi… Elle finit par prendre conscience que je n’ai que faire de ses sentiments débiles, et que tout ce que je souhaite maintenant, c’est mon prénom, mon âge, les raisons de ma présence ici, de mon mutisme, les séquelles, si je vais m’en sortir, si je vais pouvoir reprendre le contrôle de ma vie et échapper à tout ce qui me dérange. L’odorat est devenu mon sens premier. Je détecte l’odeur des visiteurs et je sais si je vais passer ou non un bon moment. Ce qui est curieux, c’est que cet homme qui se dit mon mari, je ne supporte pas son odeur. N’est-il pas en train de me jouer un tour ? Je ne le trouve pas beau, pas avenant, pas vraiment gentil, plutôt grossier… Il m’avoue que nous sommes mariés depuis plus de vingt ans, que nous dormons dans le même lit depuis plus de vingt-cinq ans, que nous avons eu deux enfants, que nous avons voyagé si souvent qu’il ne se rappelle plus les lieux visités. 

Le médecin me rend visite, agite son stylo devant mes yeux, prend ma fiche et m’appelle par mon nom de famille. Il dit que tout va bien. Ben non, rien ne va. Il affirme que mon état est stable, mais oui, il est trop stable ! Il faut qu’il m’aide à sortir de cette torpeur, de ce cloisonnement. Il m’affole, j’ai peur de rester dans cet état. Je préfère mourir. Même ça, je ne peux le balancer. Je veux mourir plutôt que d’être aux mains de ces incapables ! 

Enfin, une orthophoniste est venue, et nous avons toutes les deux trouvé le moyen de communiquer. Avec le clignement de mes yeux, j’ai réussi à lui répondre… Et par ce contact qui a eu du sens pour moi, j’ai réussi à ressentir de l’espoir…

 

La relation qui prend du sens pour nous nous réveille à nous-même. 

Qu’en dites-vous ? 

Mes ouvrages intitulés De la folie pure et Organique se rapprochent de cette histoire. 

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Propos sur l’alcool

Propos sur l’alcool

Je m’appelle Corentin et j’ai vingt-cinq ans. J’ai souvent des idées noires, je ne sais pas si c’est dû à mon passé douloureux ou au fait que je consomme de plus en plus d’alcool fort. Le soir, ça me détend. Si je veux échapper à ma fatigue mentale ou aux événements extérieurs, je me replie sur moi-même. Je ne veux plus voir personne, j’ai l’impression de me protéger et de me sentir en sécurité. 

Je ne me suis jamais senti aimé par mes parents, soit trop sévères, soit trop laxistes. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’ils attendaient de moi. J’ai grandi en pensant m’éloigner d’eux, de leurs exigences, me cloisonnant dans ma chambre, pour ne plus les côtoyer. Je rêvais du jour où j’échapperais à leurs habitudes glauques, à leurs disputes, à leurs ignorances et leurs indifférences face aux joies, aux catastrophes de la vie. Ils ne se sont jamais intéressés à rien. Aucune sortie au cinéma, au restaurant, aux foires, aux fêtes du village. Ils se contentent de poursuivre une routine qui les terre, les rend fades et blafards. Je me suis souvent promis de faire mieux qu’eux. 

Mais voilà, je me retrouve à consommer de l’alcool pour échapper à cette morosité. Les copains m’ont initié à l’enivrement artificiel et je me suis laissé happer dans ce piège. J’ai vu mon père s’isoler dans sa pièce, avec sa bouteille de whisky. Je l’ai vu plus heureux, le visage plus gai et l’air plus disponible. Je l’ai ressenti aussi plus agressif envers maman. Du haut de mes douze ans, je n’ai pas pu décoller mes oreilles de ses reproches contre maman, contre la vie. Il disait avoir raté sa vie en l’ayant épousée, en ayant eu des enfants par accident avec elle, qu’il aurait pu vivre bien mieux sans elle, sans nous. Soudain, je comprenais que j’étais de trop, que je n’étais pas désiré, que j’étais un poids pour lui, que j’étais le frein à ses possibilités de liberté. 

Une chape de plomb m’a enseveli dans les méandres du mal-être. Qu’est-ce que je pouvais bien rétorquer à ces vérités paternelles, comment pouvais-je continuer à respirer une seconde de plus en ressentant ces sentiments de rejet et de regret ? 

Je suis entré dans une imitation paternelle. Je me suis engagé à travailler le plus tôt possible pour devenir indépendant et autonome. Rapidement, j’ai quitté le giron familial, non sans difficulté. Je suis parti à l’âge de dix-sept ans dans d’autres contraintes, celles de la vie à deux. J’ai en moi ancré l’image de l’adulte qui gagne son pain et qui se met en ménage. L’image de la stabilité, ce qu’on peut concevoir de l’extérieur. J’ai souffert parce que je n’avais pas été initié à la façon de gérer son budget, à la manière de mener une relation de couple harmonieuse. Je n’ai vécu que l’exemple de mes parents. Je me sens si malheureux que, par facilité, je reproduis les tares familiales. Je comprends mieux ce qui poussait papa à boire, à se saouler, à se retirer de ce quotidien. Il est âgé, maintenant, et il a survécu à des maladies, il devient de plus en plus dépendant affectivement de maman. 

Qu’est-ce que je peux bien faire pour me sauver de ces turpitudes, de ces habitudes ? On m’a toujours dit que je suis quelqu’un d’intelligent, mais je ne sais pas quoi faire de cette intelligence. Dois-je réprimander mes parents, dois-je reprendre ma liberté en main en me redécouvrant et en me révélant à moi-même ? 

Toutes ces démarches demandent un minimum de courage. Je me sens si lâche, si peureux, si faible ! Tant que j’ai la vague impression que l’alcool peut me sauver, je continuerai. Dès que je déciderai de m’en défaire, je saurai dans quel but. J’ai besoin de trouver un sens plus grand, plus immense à ma vie… j’ai besoin de prendre le large afin de me retrouver sans eux, sans personne et de me sentir seul maître à bord. 

 

Et vous, que faites-vous pour vous retrouver ? 

 

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