« J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui n’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »
Le génocide rwandais, je l’ai évoqué dans mon livre intitulé Ekéna, l’enfant de l’amour, parce qu’il a marqué ma vie de jeune adulte. Je n’ai pas compris, je ne comprends toujours pas les massacres pour une histoire de supériorité d’une ethnie, d’une soi-disant « race » sur une autre, alors que nous sommes tous de la même espèce.
J’ai cherché à comprendre pourtant, mais je n’ai toujours pas compris…
Finir par accepter que le passé soit le passé, qu’il n’est pas le présent et qu’il ne sera jamais le futur. Comment y arriver ?
Accepter que le monde soit monde, que certaines personnes soient terribles, que le bonheur a une fin, que le temps passe, que tout ou presque fini par mourir… Ne plus chercher à modifier le temps, surtout le temps, à changer les gens, surtout les gens… C’est facile pourtant ! C’est si facile vraiment !
C’est se centrer sur soi, sur ce sur quoi il est possible d’agir avec certitude. Sortir de ces tourments liés au chagrin, arrêter de tourner en rond, résilient ? Faire que les rêves ne deviennent pas des chimères insurmontables, faire que les rêves deviennent réalité et y croire au fond, en vrai… N’est-ce pas fondamental pour se sentir bien, pour être heureux sans s’obliger à l’être, juste parce que c’est normal et parce que ce bonheur existe, parce que la vie vaut la peine d’être vécue ?
Comme le personnage du roman de Gaël Faye, je sais qu’il est important et urgent pour beaucoup de ne plus chercher en ces autres ce qu’on a pu aimer, parce que ces autres ont changé, parce que ces autres nous sont devenus étrangers.
Sortir de cette obstination de recherche d’amour pour se sentir enfin autonome et indépendant, envisager cette liberté d’être enfin pour cheminer avec paix.
« Ainsi, je continuais à savourer mon livre, je prolongeais l’histoire. J’ai pris l’habitude de lui rendre visite tous les après-midi. Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. »
Dès que je le pouvais, petite, dès que j’ai su lire, j’ai lu des livres, couchée sur le lit. C’était réconfortant et isolant. La solitude était ma meilleure amie. J’aimais me plonger dans les livres des grands, naviguer entre les émotions des écrivains, les histoires des autres pour inhiber les miennes d’émotions, les miennes d’histoires trop terre à terre, trop difficiles à concevoir. Il fallait que je m’échappe, il le fallait.
Ce pouvait être les après-midi de ces week-ends interminables à ne pouvoir partir, à rester dans le ronron du quotidien à entendre et ressentir les tensions des grandes personnes. Ce pouvait être le soir avant de m’endormir pour trouver le sommeil et continuer avec aisance à divaguer dans les récits de voyage, amoureux, fantastiques, idylliques, extraordinaires de ces auteurs sans limite.
Ce pouvait être juste après les devoirs que je me dépêchais de finir pour lire. Ç’aurait pu être sans fin… sans borne, infini…
La lecture m’a donné envie d’écrire à mon tour, de me dire que c’était possible, que ce pouvait être ma vie. M’imaginer écrire et gagner ma vie, nourrir mon esprit à lire et à écrire, payer mes factures grâce à cette passion, ce serait une merveilleuse idée finalement. S’il devait y avoir une fin à l’écriture, ce serait la vie…
-Oui. Certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m’échapper. Ils m’ont changée, ont fait de moi une autre personne.
-Un livre peut nous changer ?
-Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »
Avez-vous déjà lu un livre qui vous a changé au point de prendre des décisions radicales ? Les livres, je les ai aimés dès le moment où ma maman m’en a offert un pour la première fois. Je ne sais pas comment ma maman et moi nous trouvions là, dans un salon du livre. Elle, qui ne sait ni lire ni écrire, m’a accompagnée là, dans un temple de littérature, d’histoires. Je devais avoir neuf ans, tout au plus.
J’ai pris en main un livre, assez gros et coloré intitulé Le grand livre de l’histoire du mondeélaboré par SOMEREST FREYE, et édité en 1984.
Elle s’est tournée vers moi et m’a dit : « Tu le veux ? » J’ai dit « oui » avec affirmation et très promptement. Nous avons échangé un large sourire, nos regards se sont croisés, et rien que pour ça, je peux dire que ce livre a changé ma perception de la vie. Les livres sont devenus un médiateur intense d’émotions. Les livres incarnent encore aujourd’hui cet amour pour ma mère.
Ce livre coûte plus de 30 euros aujourd’hui. Et j’ai honte d’avoir dit oui à l’époque. Ma mère était femme de ménage, et ne gagnait déjà pas assez sa vie pour élever six enfants. Et j’ai dit oui pour un livre qui n’allait que nourrir mes neurones, mes cellules grises et mon cœur de cette émotion d’amour. Elle a dû sacrifier une grande partie de son budget pour me faire plaisir, pour ressentir chez elle cette fierté du transfert de la culture vers sa progéniture.
Un livre papier incarne ainsi tout un symbole d’amour et de chaleur. En cela, je rejoins Gaël Faye.
Le grand livre de l’histoire du monde c’est mon histoire d’amour maternel.
Et dès que je le peux et dès que j’aime, j’offre un livre.
P.171 « J’aurais voulu dire à Gino qu’il se trompait, qu’il généralisait, que si on se vengeait chaque fois, la guerre serait sans fin, mais j’étais perturbé par ce qu’il venait de révéler sur ma mère. Je disais que son chagrin était plus fort que sa raison. La souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage. En un sens, elle est injuste. »
Il est vrai que la souffrance est un sentiment universel et qu’il n’est pas d’autres sentiments aussi forts pour excuser et légitimer soit l’apathie soit la vengeance d’un être humain. Nous pourrions toujours affirmer que la souffrance n’est pas une raison pour faire du mal à ceux qui ne sont pas à l’origine de cette souffrance. Il est certainement humain de dire que celui qui a souffert et qui se venge devrait avoir le droit de s’exprimer devant la justice ou de se révolter sans la justice.
Dans ce livre, cette maman de deux enfants, perd la tête en cherchant désespérément à soulager sa souffrance, dans l’espoir de retrouver les membres de sa famille tués, torturés par une barbarie inventée par l’homme contre l’homme. Des histoires d’ethnies, d’influence par les personnes qui détiennent le pouvoir et les médias. Les hommes devenus marionnettes trouvent à cette occasion la possibilité d’assouvir toutes leurs pulsions.
Comment penser qu’il est possible d’être sous le joug d’une influence quelconque, qui pousse à tuer ? C’est impensable et inimaginable et pourtant ça s’est produit et ça continue à se produire. L’être humain est si faible au point de se laisser manipuler par des idéaux qui poussent au meurtre ?
La souffrance est-elle toujours injuste au fond ? Je souffre alors que c’est injuste… Je souffre alors que je n’ai rien fait pour souffrir. Des événements extérieurs se sont amusés à me soumettre à des turpitudes émotionnelles, sans que je ne l’aie demandé. Comment se protéger de cette extériorité ? Comment forger cette intériorité pour être plus solide et moins touché par cette extériorité sur laquelle je ne ressens que sentiment d’impuissance, tristesse, chagrin et colère ?
J’ai souvent entendu dire qu’il fallait s’ajuster, s’adapter à l’environnement pour ne pas périr, pour continuer à vivre. Vivre avec cette souffrance ? Survivre pour être le témoin d’une tragédie ? De la résilience aussi… Passer à travers cette souffrance pour révéler le meilleur de nous… Et comment fait-on ?
En tant que Docteur en Psychologie, j’ai ressenti toutes les souffrances de ces personnes qui semblaient se débattre avec une réalité qu’elles n’ont pas choisi. Pour certaines personnes, je n’ai eu qu’à écouter pour soulager, pour d’autres je n’ai eu qu’à respecter pour avancer.
Et je sais aussi que la vengeance ne soulage de rien, la vengeance n’est qu’un vers qui pourri tout fruit, toute entreprise de reconstruction…
page136 « La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »
Est-on alors obligé de prendre parti pour un camp ou pour un autre ? Gaël Faye exprime ce qui s’impose à chacun de nous.
Une guerre entre la France et un autre pays, moi qui suis française, je ne pourrais que passer dans le camp des français contre le pays contre qui elle est en guerre. Est-ce bien cela qui se joue ? Je suis née à Tananarive, dans une immense île Africaine Madagascar. Et si la France venait à être en guerre contre Madagascar, quelle patrie je défendrais ? La patrie dans laquelle je vis ? Certainement… Mais comment, moi individu serais-je au fond amené à être en guerre contre toute une nation ? Par mes critiques, mon engagement dans l’armée, mon investissement dans les associations qui viendraient en aide à la nation française ?
Dans son livre, Gaël Faye s’exprime à travers un jeune garçon, qui voit disparaître une grande partie de sa famille, emportant avec elle l’âme de sa chère maman. Un jeune garçon qui a tenté de rester neutre en tout, en s’alliant à ceux qui savaient, dont cette vieille dame qui lui prête des livres pour s’instruire, pour fuir la réalité, pour prendre de la distance avec l’un de ses amis qui avait pactisé avec l’ennemi.
Ce jeune garçon a été obligé de tuer, par un chef de gang, pour montrer qu’il appartenait bien à cette ethnie. C’était l’autre ou lui, il s’est choisi. Est-ce à dire qu’il a choisi de rentrer en guerre contre un ennemi présupposé ?
Obligé par le groupe, par le regard porté sur lui, et particulièrement obligé pour sauver sa peau. Qu’aurais-je fait à sa place ? Aurais-je tenté de fuir ? Fuir cette responsabilité tendue par un inconnu reconnu ? Tirer sur cet inconnu reconnu ? Y mettre le feu pour être débarrassée de cette obligation ?
En tant que docteur en psychologie, spécialisée dans la psychologie sociale, je sais à quel point il est presque impossible d’échapper à un système hiérarchique, à une autorité révélée par le groupe, lorsqu’il nous met au défi de démontrer d’une loyauté, ou d’une appartenance ou d’une compétence.
Je vous propose de mettre en réflexion les expérimentations de Milgram sur la soumission à l’autorité et de Asch sur le pouvoir du conformisme sur les décisions, afin d’éveiller votre curiosité. Pour dire que la responsabilité n’incombe qu’à celui qui l’a ordonné.
Dans l’actualité mondiale, avec toutes ces guerres, comment prendre une responsabilité qui viserait l’arrêt de ces tueries, sans se mettre soi-même en danger ? Ceci exige-t-il d’affirmer que toute responsabilité amène à des risques et qu’il est impératif de les accepter ?
« Pour résumer, nous nous bornerons à constater qu’en dix-neuf ans, Jean Valjean, l’inoffensif émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu capable, grâce à la manière dont le bagne l’avait façonné, de deux espèces de mauvaises actions : premièrement, d’une mauvais action rapide, irréfléchie, pleine d’étourdissement, toute d’instinct, sorte de représailles pour le mal souffert ; deuxièmement, d’une mauvais action grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. »
Quand j’étais surveillante d’externat dans un lycée professionnel, j’ai été confrontée à un élève, qui ne voulait pas obéir aux règles et surtout qui voulait en découdre à travers mon semblant d’autorité. Je n’ai pas voulu lâcher… Il ne me connaissait pas assez pour céder au premier abord. J’étais résolu à faire appliquer une règle qui allait dans le sens du vivre ensemble en harmonie…
Il n’avait pas le droit de rester dans la cour, en dehors des temps de récréation. Je lui ai demandé gentiment et poliment de rentrer en classe. Il était plus grand que moi, (ce qui est très facile, je vous l’avoue), et il usait de cette supériorité physique pour me toiser et me provoquer. Il a fait mine de bouger de quelques mètres, mais est resté dans la cour. J’ai dû le rappeler « à l’ordre ». Il a explicitement émis un non.
J’ai répondu : « D’accord. Je vais voir le proviseur. Je n’ai pas besoin ni de ton nom ni de ton prénom, je saurais te décrire à la perfection »
Très tranquillement, avec tout de même, une rage interne, je me suis rendue dans le bureau de la proviseure. Il m’a suivie… Premier effet intéressant…
J’ai frappé à la porte, et je suis entrée… Il s’est faufilé derrière moi, et a commencé à prendre la parole en se victimisant : « J’ai perdu mon père la semaine dernière ». Peu surprise, je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai rétorqué : « Et moi, j’ai perdu ma mère hier, est-ce pour cette raison que j’enfreins les règles ? »
La proviseure a souri… non pas pour nos deuils respectifs, mais pour l’avoir quelque peu remis à sa place… Avez-vous déjà entendu, ou rencontré des personnes qui s’en prennent à vous à force de malheur, qui vous manquent de respect à force de souffrance, qui enfreignent les règles et les lois à force de douleur ? Non seulement par réflexe mais également par réflexion ?
Bien évidemment, il était plus jeune que moi, et cette phase d’adolescence est une phase sensible pendant laquelle tout se joue en mode automatique, ce que la vie me balance, je te le balance puissance 1000… Mais ce n’est toujours pas une raison ou une justification pour foutre la pagaille…
Et si chacun prenait conscience que ça ne lui rend pas service, et qu’il est nécessaire de changer la donne pour à minima moins souffrir, du moins trouver à mieux respirer ? Comme je peux souvent dire en consultation : « Soyez doux avec vous-même s’il vous plaît. »
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